De villes en villages, il ramassait les vieux chiffons et les peaux de lapins...
Après que la cloche de l’église du Sacré Cœur eût
résonné du coup marquant la demie de 12 heures, la rue devenait déserte. S’installait un
silence que seuls venaient troubler les bruits de vaisselle et les voix nasillardes de quelques rares postes de
radio.
C’est ce moment que choisissait pour apparaître dans la rue, une figure très présente dans ces années d’après guerre. Le peillarot ! Je puis vous assurer qu’il était attendu avec beaucoup d’intérêt par les jeunes garçons du quartier ! En effet, c’est lui qui pourvoyait, en partie, à leur argent de poche. De quelle façon ? Tout simplement, en procédant, contre monnaie sonnante, à la collecte des peaux de lapins dont les mamans cédaient le produit à leurs moutards, pour la part qu’ils avaient prise à l’élevage des portées. Il faut dire qu’ils participaient, peu ou prou, à toutes les étapes du nourrissage de cet animal. Le ramassage de l’herbe, le nourrissage (attention aux mortels mourons rouges !), le curage répété des cages, l’abattage et… et … le dépouillage, ces deux dernières opérations exigeaient un coeur bien accroché.
Les poules et les poulets, le lapin figurait fréquemment aux menus dominicaux, à l’inverse de la
viande de boucherie, encore trop chère pour les porte-monnaie de cette
période.
« Jacques, vient m’aider à tuer le lapin ! »
Peu
ragoûtante la besogne ! La victime, extraite du cageot de bois qui lui avait tenu lieu de prison pendant la
nuit, essuyait, un, deux, trois magistraux coups assénés derrière les oreilles, à
l’aide d’un barreau de bois, celui-là même qui servait à bloquer les volets de la
fenêtre par temps de grand vent. Ensuite (mais comment pouvais-je supporter cette horreur ?) maman lui
arrachait un oeil et le suspendait, tête en bas, à l’aide d’un crochet de fer, afin
d’en recueillir le sang dans un bol contenant un fond de vinaigre. Le mélange constituerait le dernier
additif au civet du lendemain.
Le dépouillage était tout aussi répugnant et nauséabond. Je tenais l’animal par les
pattes postérieures. À l’aide de la pointe d’un couteau, ma mère détachait
le pelage de ce bon vieux Jeannot que j’avais si souvent caressé. Lorsqu’il ne restait plus que
la tête à écorcher, chacun tirait de son côté pour séparer
complètement la peau de la carcasse. C’était le seul moment amusant de l’immolation.
S’en suivait l’étripage dont la chute des viscères dans la poubelle aux poules mettait un
terme au sacrifice et stoppait les hauts le coeur qui m’avaient secoué durant toute
l’opération. Beurk !
Après le dépouillage, il fallait retourner la peau, la garnir
de feuilles de journaux froissées et suspendre rapidement le tout, à la cave, à l’abri
des mouches. Sans cette précaution, la dépouille se transformait en une colonie d’asticots et
perdait ainsi toute sa valeur marchande.
Retournons dans l’avenue Durand de Gros, déserte en cet instant de la journée où le soleil
au zénith efface toute ombre dans la rue. A l’intérieur des logis, encore emplis d’odeurs
de cuisine, chacun appréciait cette pose marquant la mi journée de travail. Soudain, au milieu du
repas, plusieurs coups de corne déchiraient le silence :
« Tuuuutt !! Tuuuutt !! Peillarot !
Peaux d’lapins ! Vieux chiffons ! » …
Abandonnant l’assiette de choux, de
salsifis, de céleri ou de pois cassés (il s’agissait des plats pour lesquels j’aurais
souhaité que l’intermède du peillaïre se déroulât tous les jours tant je les
exécrais pour les voir trop souvent servis par ma mère !) je me précipitais à la
fenêtre pour localiser le marchand. Se trouvait-il rue de la Liberté ? Etait-il encore à la
Croix Grande ou au bout de l’avenue de Paris ?
Tuuutt
! Peillarot ! Pels dé lèbre !
Pels dé lopins !
Le bruit se rapproche ! Ah, voilà ! Se dessine au loin, cette
sombre silhouette, poussant une vieille carriole à laquelle un chien est attaché ! Occupant le
centre de la chaussée, l’image se précise. J’aperçois les éclats de couleur
jetés par la petite trompe de cuivre doré, bringuebalant sur un ventre arrondi. Je distingue, pendue
au cou de l’homme, une sacoche de cuir raidie par la crasse. Elle se balance à chacun de ses pas. Vite
! « Lou peillara » avance à grands pas. Je dévale les deux étages sur la
rampe d’escalier, me précipite à la cave où repose le précieux trophée et
me présente, essoufflé, devant le vieux monsieur. La mise est très rudimentaire. L’homme
retient ses pantalons, à l’aide d’une ficelle ceinturant la taille et nouée sur le nombril
par un nœud tout effiloché. La toile est grossièrement rapiécée, ouverte en
plusieurs endroits. Un gros nez avance de sa figure ronde. Il se tourne vers moi esquissant un demi sourire jauni
par la nicotine.
Il se saisit de la fourrure et l’examine :
Alors ?
Hummm …
Maman
m’a dit qu’il pesait sept kilos !
Ouais, mais, la peau a été mal
étirée. Je t’en donne 5 Francs !
Va pour 5 francs ! (Il la revendra 20 chez le grossiste)
Il enfouit sa poigne crasseuse dans la bourse emplie de monnaie. Deux doigts calleux et malhabiles en extraient une
grosse pièce blanche portant République. Il la glisse dans la main blanche que je lui tends.
Couchée à ses pieds la vieille Mirza s’est déjà redressée. Flageolante,
elle avance un pas, puis deux … La corde se tend. Sa carcasse usée se trouve stoppée par le
poids de la remorque. Elle peine, penche en avant. Ses pattes ripent sur le sol. Finalement, c’est le
maître qui, appuyant sur le guidon, met l’engin en mouvement et offre à la vielle bête
l’illusion d’ouvrir la route.
Peillarot ! Vieux chiffons ! Peaux de lapins !! …
L’attelage s’ébranle à nouveau vers de nouveaux achats, des achats que, malgré la vigilance du colporteur, certains des enfants, les plus malins du quartier, parvenaient à doubler. Ainsi, la peau de lapin, achetée au bas de la côte de la Gare, se retrouvait à nouveau proposée au chiffonnier, avenue Tarayre grâce à une subtile et malhonnête réappropriation dans le dos du vieux bonhomme et après une course effrénée au travers des plus rapides raccourcis. C’était ce qui s’appelait « doubler la mise » ! …
Compléments d'informations
Liées au récit, vous trouverez quelques informations complémentaires au sujet du peillarot ou colporteur de peaux de lapins.
Mais que faisait-on de ces peaux de lapins ?
Autrefois, ces peaux de lapins collectées étaient vendues à des chapeliers, des tanneurs ou des marchants de colle (pour les moins bien conservées).
Les plus belles étaient destinées à la fabrication de vêtements et les poils étaient utilisés pour la fabrication de chapeaux.
Puis, le métier de colporteur disparut petit à petit dans les années 70...
Note du webmaster :
Les informations sur la partie droite de cette page vous sont proposées en complément de cette histoire racontée par son auteur.