Photo de l'auteur de l'histoire : Jacques
Le diable et le clodo

La vie de tous les instants à Rodez de Tony, le clochard, entre diable et bon Dieu.

Image d'un clochard en Aveyron. Ah ! Si tous les jours de la vie d’un clochard pouvaient ressembler à celui que venait de vivre Tony ! En cette veille de la Saint Sylvestre, il avait vu les nombreux passants défilant devant sa sébile, manifester une grande générosité. « Dame, je voudrais bien que le calendrier marque toujours le 31 décembre ! » se disait-il, en cette nuit de réveillon, assis à l’angle du Passage du Chapitre, au pied de la Cathédrale.

Le matin, il avait dormi, à Parayre jusqu’à 10 heures, dans l’abri que lui avait aménagé un jardinier des bords de l’Aveyron. Il était ensuite monté à Rodez et avait bu un café, accompagné d’un croissant, dans un bar de l’avenue Victor Hugo. Au moment de sortir une pièce, le patron l’avait refusée : « Allez, ça va … ». Il n’avait pas oublié de remercier.
Midi l’avait trouvé à sa place habituelle, Place Adrien Rozier, non loin des escaliers du portail sud de la cathédrale. Sans même quémander, les pièces de 1 € s’étaient mises à pleuvoir. « M’ci M’sieurs Dam’ ! ». À l’heure où la rue se vidait pour le déjeuner, le traiteur du coin était venu lui apporter une grosse part de paella dans une barquette d’alu.
« Dedieu, pas un qui me refilerait un kil de rouge !… ». Pour combler ce manque, il avait laissé son barda à la garde de Zorro, son compagnon fidèle, et avait couru jusqu’au Café des Colonnes. Le garçon lui avait donné 1 litron de Beauj’… Au long de l’après midi, entre deux goulées, il avait consciencieusement bénit tous ses bienfaiteurs : bourgeois à la fourrure remontée sur le nez, ouvriers à l’écharpe nouées autour du cou, tous, s’affairant à leurs achats. Tony se considérait d’utilité publique, un exutoire au devoir de charité… ».

Et puis, et puis … le soir était tombé, avec ses frères jumeaux, le froid et ce putain de vent du nord qui le traversait, du côté où s’était installé une bronchite rebelle qui se réactivait chaque hiver. Il avait accompli plusieurs allers et retours jusqu’au Café de la Paix afin de se réchauffer et ingurgiter quantité de calva. Lorsque toute activité avait cessé et, pendant que les nantis se gavaient de foie gras dans leurs intérieurs douillets, Tony s’était réfugié contre le porche de la boulangerie encore éclairée. La porte vitrée lui donnait l’impression de dormir entouré des brioches et des petits pains sortis du four. Il se glissa dans son sac de couchage, non sans grommeler :
« Beurk ! Dégueu ce calva ! Y’m’ coupe les canes ! J’va pas descendre à la Mouline pour pioncer! «

« Veux-tu finir ainsi ? NON, NON ! Alors, donne-moi ton âme, misérable …« 

C'est l’heure où la grande rosace commença à s’iriser des couleurs de l’aube. Étrangement, le calme revint peu à peu dans l’édifice sacré. La lumière des vitraux découvrit la silhouette de Tony, prostrée au centre de la nef. Ses hardes avaient fait place à une rutilante combinaison verte d’employé de voirie. Lorsque le grand portail nord s’ouvrit, il fit place au responsable de la propreté urbaine :
« Allez Tony, assez lambiné. Nous t’attendons pour le nettoyage des rues. Et il y a de quoi faire en ce lendemain de réveillon !…« .
Des années ont passé … Aujourd’hui, l’ex sans-abri a grimpé les échelons et est devenu un homme riche et influent. Il occupe un appartement cossu près du clocher. Chaque Saint Sylvestre, il quitte mystérieusement ses convives, troque son frac, pour des guenilles et va gravir les quatre cents marches qui mènent au sommet de la flèche. Parvenu au faîte couronné des admirables balustrades gothiques, il se refait mendiant et se joint aux quatre thuriféraires pour implorer Notre Dame de Rodez afin qu’elle lui obtienne le rachat de son âme …

Gargouille de la cathédrale de RodezEn milieu de nuit, une quinte de toux, plus forte que les autres, le réveilla. Les yeux ouverts, il discernait les lourdes silhouettes des gargouilles de la cathédrale qui se détachaient dans un ciel devenu subitement clair, avec l’apparition de la lune. Son regard s’arrêta soudain sur la plus horrible de ces créatures. « Fils de pute ! Mais elle bouge !« . Il se pince. « Dedieu, je ne rêve pas !« . Le bloc de pierre frémit, ses yeux s’éclairent de rouge, un de ses membres griffu se déploie, un bruit sort de sa gueule : « Hep !« . Tony se dresse sur sa couche et constate avec stupeur que toutes les autres représentations fantomatiques, accrochées aux murs séculaires, se revêtent d’une lueur opalescente et se mettent à bouger. « Jésus Marie, Joseph ! » se mit à hurler le SDF qui avait gardé un reste de religion, héritage des Petites Soeurs des Pauvres qui l’avaient recueilli orphelin.

Celle qui semblait être le chef de ces chimères, une sorte de diable cornu à la langue dégoulinante et pantelante, descendit auprès de Tony. Un Tony pétrifié de peur.
« Ne crains rien l’humain. Nous avons vu ton malheur. Nous voulons simplement te convier à notre convent annuel. Cette année, nous fêtons le 500e anniversaire de notre existence minérale…« .
Quelques instants plus tard, le pauvre hère se retrouvait sur les planètes de l’immense vaisseau de grès, entouré d’une centaine de monstres, autour d’un gigantesque festin. Curieusement, les uns et les autres de ces êtres hiératiques avaient mué leurs rictus diaboliques en un sourire baveux. Les terrasses grouillaient de ces figures barbues et mamelues … Sabbat, messe, démoneries, bacchanales ? Appelez-le comme vous le voulez, les réjouissances se poursuivirent jusqu’à l’aurore. Sarabandes et charivaris, entrecoupés de rires sardoniques, retentirent jusqu’aux endroits les plus reculés de la cathédrale. « Ah ! Ah ! ah ! ah ! …« . La bonne Vierge Marie se surprit à sourire, tandis que Joseph pouffait dans sa barbe… Témoin muet de ces carnavals, Jésus s’efforçait de contenir les tentatives malfaisantes du démon. Cependant, il s’inquiéta sérieusement, lorsqu’il vit le Malin tirer Tony à l’écart de la ribambelle qui se déchaînait dans le déambulatoire. Les bribes d’un étrange conciliabule, fait de paroles murmurées, montèrent bientôt jusqu’au plus haut de la voûte. Le tête-à-tête se tenait au pied de la chaire soutenue par l’atlante aveugle et nu, condamné à soutenir à jamais l’imposant cathèdre de marbre. Au travers des palabres, on devinait qu’un marché était entrain de se conclure :
« Veux-tu finir ainsi ? NON, NON ! Alors, donne-moi ton âme, misérable …« 

Vint l’heure où la grande rosace commença à s’iriser des couleurs de l’aube. Étrangement, le calme revint peu à peu dans l’édifice sacré. La lumière des vitraux découvrit la silhouette de Tony, prostrée au centre de la nef. Ses hardes avaient fait place à une rutilante combinaison verte d’employé de voirie. Lorsque le grand portail nord s’ouvrit, il fit place au responsable de la propreté urbaine :
« Allez Tony, assez lambiné. Nous t’attendons pour le nettoyage des rues. Et il y a de quoi faire en ce lendemain de réveillon !…« .Des années ont passé … Aujourd’hui, l’ex sans-abri a grimpé les échelons et est devenu un homme riche et influent. Il occupe un appartement cossu près du clocher. Chaque Saint Sylvestre, il quitte mystérieusement ses convives, troque son frac, pour des guenilles et va gravir les quatre cents marches qui mènent au sommet de la flèche. Parvenu au faîte couronné des admirables balustrades gothiques, il se refait mendiant et se joint aux quatre thuriféraires pour implorer Notre Dame de Rodez afin qu’elle lui obtienne le rachat de son âme …