Photo de l'auteur de l'histoire : Jacques
Angèle, cardeuse et matelassière

Angèle, la matelassière

Angèle décousait le matelas, cardait la laine et reformait ce dernier.

La découverte d’une cardeuse, abandonnée au coin d’une brocante, m’a soudain rappelé qu’il existait aussi la matelassière.
Stupeur ! La voilà qui revit sous mes yeux …


Dans les années 50, la rue n’était pas seulement animée du flux des voitures et du bruit des moteurs. La rue avait une vie, faite de celle des passants qui l’empruntaient pour s’y déplacer, s’y rencontrer et y échanger. La rue avait une âme, celle de ses habitués qui la remplissaient de leurs cris, de leurs gestes et de leurs attroupements. Nourricière, la rue l’était aussi pour ceux qui y exerçaient leur métier. On y croisait le laitier, le livreur de journaux, le rémouleur, le chiffonnier, etc.
La découverte d’une cardeuse, abandonnée au coin d’une brocante, m’a soudain rappelé qu’il existait aussi la matelassière. Stupeur ! La voilà qui revit sous mes yeux …

photo partielle d'un matelas en laineEn ces temps, les matelas en mousse synthétique pourvus d’une face hiver et d’une face été, n’existaient pas. Nous nous endormions sur d’épais matelas en laine de mouton. Confectionné dans les règles de l’art, un matelas pouvait durer toute une vie. Il suffisait de lui faire subir un rajeunissement tous les 15 ans. Passé ce temps, il se tassait, et finissait par prendre la forme de son habituel compagnon de nuit. S’agissant d’un 2 places, il s’affaissait du côté du dormeur le plus lourd. Au passage, on s’imagine l’inconfort qui en résultait pour les couples d’inégal embonpoint. Non sans humour, quelques sociologues trouvèrent là une des explications à la démographie de ces années d’après guerre. Oublié ce défaut, la laine présentait l’avantage d’être réutilisable dans la confection d’un nouveau matelas. C’est à cette opération de recyclage que se livrait Angèle.

Avec elle, pas question de rendez-vous : « Je viendrais vous le faire dans quelques jours », se contentait-elle de répondre à la requête des clients. Pour retenir ses services, il était nécessaire de s’y prendre à l’avance car, oeuvrant à l’extérieur, notre bonne ouvrière reportait ses commandes, jugeant bon de les exécuter au retour du beau temps, à la saison des mariages …

Il me revient une de ses dernières interventions. Elle eut lieu lorsque, lassé de l’exiguîté des 120 cm du lit conjugal hérité des grands parents, mon père décida de s’en offrir un en 140 cm.

Pour compléter le volume de laine résultant de la différence de dimension ou lors des nouvelles confections, nous faisions appel à un cousin de Foncoussergues (près de Pont les Bains) dont l’activité de vigneron s’assortissait de celle de tondeur de moutons. Lors de ses rares visites à Rodez, nous l’invitions à notre table. J’étais impressionné par ses larges moustaches blondes, brunies par le tabac. Il ne manquait pas de les essuyer du revers de la main, après avoir bu son chabrot. A la fin du repas, il s’appuyait au dossier de la chaise, avançait son ventre et poussait un grognement de satisfaction. Il livrait la marchandise dans une toile de jute carrée qu’il portait sur son dos après l’avoir nouée aux quatre coins. Le tout dégageait une forte odeur de suif encore présente à ma mémoire. Son veston de velours côtelé en était fortement imprégné.

«  Maman, vite, Angèle arrive ! « .

illustration d'une cardeuse montée sur deux rouesAinsi, par une journée ensoleillée, les marronniers de l’avenue Tarayre voyaient circuler une vieille dame tirant une curieuse machine. Angèle s’était fait installer son métier à carder sur un châssis équipé de deux roues en fer. Ainsi équipée, elle pouvait se rendre au domicile de ses clients en poussant son fardier dont dépassaient les longues planches lui servant de supports. L’ensemble ressemblait à une sauterelle géante que l’on retrouvait plus loin, pattes et ailes déployées, au milieu du trottoir.

Après un sérieux lessivage, vieille laine et laine nouvelle avaient été soigneusement mêlées et c’était une montagne de flocons pelucheux qui attendait les bons soins d’Angèle. En spécialiste, elle en saisissait quelques uns, les examinait longuement et, augurant des futurs matelas à suspension, elle s’écriait :
Hum … C’est de la qualité. Elle a du ressort … « .

Outil pour carder : Une cardeuseLe cardage pouvait alors s’opérer. Il durait environ 2 heures. L’organe principal de la cardeuse était constitué d’un balancier soutenu par deux montants en bois. Sa base arrondie, garnie de pointes courbes et acérées, venait frotter contre une base fixe hérissée des mêmes griffes. Prolongeant le tout, une large pièce de bois servait de siège. D’une main, l’ouvrière engageait des poignées de laine dans les rangées de crocs, me faisant penser à la gueule d’un requin. De l’autre main, et d’un geste rapide, elle lançait le balancier qui, dans un mouvement de va et vient, peignait la laine et la recrachait plus souple, plus légère, plus volumineuse …

Venait ensuite la mise en forme du matelas appelée remplissage. Le travail consistait à répartir uniformément la laine sur une large pièce de toile. C’est là qu’intervenait le savoir faire de la vielle dame. Par la minutie qu’elle apportait à doser et équilibrer harmonieusement les couches de laine, elle assurait au produit son meilleur confort ou vous condamnait aux courbatures à vie … Vingt à vingt deux kilos de laine étaient nécessaires pour la fabrication d’un matelas à deux places.

A la suite de cela, il ne restait plus qu’à coudre les longueurs en façonnant des bourrelets un peu comme la pâtissière replie les rissoles pour en retenir la garniture. En l’espèce, il s’agissait de maintenir la laine sur les côtés et donner à l’ensemble une première finition.

aiguille pour coudre des matelasCe travail s’effectuait à l’aide de curieuses aiguilles courbes tirant un fil solide qu’Angèle ne manquait pas de mouiller avant de l’enfiler. Ce faisant, elle découvrait une bouche édentée d’où ressortait une unique et phénoménale canine dont la longueur atteignait presque la pointe de son menton. Pour le garçonnet impressionnable que j’étais, ce détail (loin d’en être un pour la malheureuse) m’est toujours resté en mémoire. Du portrait d’Angèle, j’aurais tort de ne retenir que cette anomalie. Pour être resté des heures à l’observer, il me reste d’elle l’image d’une petite souris. Une petite souris noire, parce que vêtue entièrement de noir, comme l’étaient les vieilles d’autrefois. Une petite souris noire, avec deux yeux brillants et, çà et là, des toupets de poils blancs hérissant le menton … Son chignon rond faisait penser à une pomme posée sur la tête par coquetterie. Ses mains, déformées par le travail, bosselées à la nouaison des doigts, étaient recouvertes d’une peau fine et ridée, parsemée de tâches brunes. Baissant le regard, je me souviens de ses jambes frêles, cachées jusqu’aux genoux par des bas de laine, eux-mêmes retenus par de larges élastiques. Elle était chaussée de savates de corde dont les talons éculés se confondaient aux semelles.

 » Hé bé, ce qui est déjà fait n’est pas à faire ! « 

La marque personnelle, en quelque sorte, la signature et l’achèvement de l’œuvre était le capitonnage. Le travail consistait à implanter de petits pelotons de laine reliés par un fil de part et d’autre du matelas. Le nombre, deux bonnes douzaines au minimum pour un 140, déterminait la dureté de la couche et, plus ou moins sa finition.

Le travail fini, la matelassière repliait son matériel et allait encaisser le fruit de sa tâche auprès de la patronne. Par convenance, elle estimait sa rétribution trop élevée. Enfin, elle s’excusait et s’échappait en insistant sur la longévité de son travail, eu égard à son âge avancé :

« Oh, vous savez, ce n’est pas moi qui vous referai le prochain !! «