Photo de l'auteur de l'histoire : Jacques
Mitraillage de la gare de Rodez

Le moment de vie d'un écolier lors d'un bombardement de la gare de Rodez

Gare de Rodez au siècle dernier On ne peut pas dire que Rodez ait particulièrement souffert des bombardements au cours de la dernière guerre. A l’inverse des cités nordiques, ardennaises ou champenoises, la préfecture de l’Aveyron resta à l’écart des grands raids aériens.

Peu mentionné dans les annales, un fait cependant mérite d’être remémoré : le mitraillage de la gare du chef lieu. L’évènement eut lieu le 5 Juillet 1944. J’en fus un jeune témoin.

C’était une de ces chaudes et claires journées d’été. Comme tous les jours, à 13 h 30, sœur Imelda m’intégrait “ au rang ”. Le petit groupe d’enfants se tenant par la main, avançait lentement sous sa douce surveillance. Il grossissait au fur et à mesure de son cheminement dans l’Avenue Durand de Gros, jusqu’à sa destination finale, le 18 de l’avenue de Paris. Là, se situait l’Ecole Maternelle Sainte Thérèse. Ce n’était pas le grand bâtiment enserré dans la longue avenue bordée d’immeubles et de commerces que nous connaissons aujourd’hui. Bâtie au bord de la chaussée, la modeste bâtisse ressemblait plutôt à une maisonnette construite à l’ombre même de la ferme Bou. La proximité était telle qu’elle semblait appartenir au corps de l’exploitation. Un simple grillage séparait la cour de récréation de la cour de ferme. Nos jeux de bambins se déroulaient sous les regards inquiets des poules et des canards. Existait-t-il meilleur manuel pour se familiariser avec la nature et les animaux ? Ecole et ferme étaient entourées de prairies creusant leurs pentes jusqu’aux abords de la gare SNCF et partagées en leur milieu par l’avenue de Paris.

Un petit escalier d’une dizaine de marches nous conduisait à l’unique salle de classe. Il était 13 h. 40. A peine nos « goûters » rangés sous les pupitres, la religieuse nous ordonna aussitôt de reformer le rang. Sans rien laisser paraître, elle nous invita à la suivre “ pour une petite promenade ”. Notre innocence infantile ne fit aucun lien entre l’alerte qui finissait de retentir et cette initiative inhabituelle. En quelques pas, nous nous retrouvâmes écartés des constructions, à l’abri d’une grande haie composée de frênes et de noisetiers mêlés aux églantiers et aux buissons noirs. L’endroit surplombait la vaste toile d’araignée des voies ferrées qui voyait tous ses fils se rejoindre et se perdre sous la marquise de la gare. Très calme, sœur Imelda nous demanda de nous regrouper et, sans plus d’explications, elle se mit à prier :

 Je vous salue Marie …

Là encore, nous ne nous étonnâmes point de la démarche puisque la prière ouvrant invariablement nos activités n’avait pas été dite à l’école. Ce qui nous intrigua, ce fut le nombre et la succession des Ave, le lieu inapproprié pour une telle récitation et l’insistante répétition des invocations …

“ Le Seigneur est avec vous …

Notre curiosité s’éveilla lorsqu’un calme étrange se fit peu à peu autour de nous. Le hurlement aigu des sirènes venait de s’achever. Aucun des bruits qui accompagne l’activité ordinaire des hommes ne nous parvenait. Plus de ronronnements de moteurs, plus de cris. Au loin, la scie du menuisier, le marteau du charpentier, la pioche du maçon, s’étaient tus. Les installations ferroviaires, si bruissantes en temps normal, s’étalaient sous nos yeux, silencieuses et désertes, écrasées sous le soleil de juillet.

Ce vide mystérieux fut rompu par un grondement lointain qui se rapprocha peu à peu. Puis, ce fut comme le déchaînement d’un orage : un premier coup de tonnerre et des bruits de moteurs tournant à haut régime déchirèrent le silence. Un éclair blanc fendit l’azur, puis deux, puis trois ; une série de crépitements, une succession de claquements secs, des bruits de verre cassé, suivis de sourdes détonations. Pour finir, de grosses volutes de fumée noire s’élevèrent, propageant autour d’elles une odeur âcre et étouffante … Cloués d’étonnement, pressés autour de la nonne comme une couvée de canetons sous l’aile de leur mère, nous assistions, ébahis, au mitraillage de la gare par deux ou trois appareils de chasse qui s’étaient détachés d’une escadrille d’avions anglais dans l’intention de détruire un wagon citerne rempli d’ammoniaque.

“ Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pêcheurs …

Inconsciemment, nous nous étions resserrés plus près encore de la maîtresse, dont l’imperturbable et monotone psalmodie nous rassurait quelque peu. « Le pré de Bou » était devenu le balcon d’un théâtre d’où, nos yeux innocents assistaient à un spectacle sans en connaître le scénario.

Aviation anglaise en volEn deux vagues successives, les appareils plongèrent sur les wagons, dont le lieu de stationnement, côté viaduc, n’était pas très éloigné de la marquise de la gare. Cette dernière abritait, à ce moment précis, le train de Séverac, en instance de départ. La proximité de la cible explique les dégâts causés à la verrière, ainsi que quelques blessés légers, atteints par les éclats de verre.

“ Maintenant et à l’heure de notre mort. Amen ”.

Il faut croire que la Mère de Dieu fut sensible aux supplications de la religieuse car, aussi vite qu’il était survenu, le vacarme prit fin. Après quelques instants d’attente, sœur Imelda nous écarta des larges replis de sa robe autour desquels nous nous étions pelotonnés. Dès que tout danger fut écarté, elle nous permit de s’égayer. Déjà, à travers prés, accouraient les mamans venues de tous les côtés. Je mis peu de temps à retrouver la mienne, son tablier de ménage encore noué à la taille. Je la revois me prendre par la main, me saisir par les épaules, m’élever à la hauteur de son visage et me serrer contre elle. Un sentiment de soulagement brillait dans ses yeux. Elle me reposa au sol ; je sentis sa main glisser dans mes cheveux. En compagnie d’autres parents, elle me guida vers la crête plantée d’une rangée de sapins, (il en reste encore un témoin, au coin de la rue de l’Egalité) cette crête d’où, avant son urbanisation, l’on abandonnait la partie Nord-Est de la ville pour plonger vers la gare et le quartier des Quatre Saisons.

De là, nous rejoignîmes le jardin potager familial situé à quelques cent pas. Maman reprit ses travaux interrompus par l’alerte. Elle me confia la surveillance des poules qui avaient la fâcheuse habitude de sauter dans le jardin voisin. A son cinquième coup, la cloche du Sacré Cœur nous vit rejoindre le logis familial.

Ce jour-là, maman sortit les meilleures confitures. Le goûter, abandonné sous les petites tables de la maternelle, fut remplacé par une collation plus copieuse et rehaussée du tendre regard maternel …